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Concours Lépine
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1 Siècle d'Histoire

" Par la publication de cette notice, Invention Magazine retrace la vie d'un homme d'exception. En 1901, Louis Lépine fera vivre à Paris l'impossible renouveau économique des petits fabricants en créant le premier Concours Lépine. "
 
Gérard DOREY

INSTITUT DE FRANCE
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ACADEMIE DES SCIENCES MORALES ET POLITIQUES

Notice
Sur la vie et les travaux
De
M. Louis Lépine
1846-1933
par
M. Eugène Schneider
Membre de l'Académie

Suite et fin de la notice/ Première partie archivée  
 
« Entretenir perpétuellement dans une ville telle que Paris une consommation immense, dont une infinité d'accidents peuvent toujours tarir quelques sources; réprimer la tyrannie des marchands à l'égard du public, et, en même temps, animer leur commerce; empêcher les usurpations mutuelles des uns sur les autres, souvent difficiles à démêler; reconnaître dans une foule infinie tous ceux qui peuvent si aisément y cacher une industrie pernicieuse, en purger la Société, ou ne les tolérer qu'autant qu'ils lui peuvent être utiles par des emplois, dont d'autres qu'eux ne se chargeraient pas ou ne s'acquitteraient pas si bien; tenir les abus nécessaires dans les bornes précises de la nécessité qu'ils sont toujours prêts à franchir, les renfermer dans l'obscurité à laquelle ils doivent être condamnés, et ne les en tirer pas même par des châtiments trop éclatants ; ignorer ce qu'il vaut mieux ignorer que punir, et ne punir que rarement et utilement; être présent partout sans être vu; enfin, mouvoir ou arrêter à son gré une multitude immense et tumultueuse, et être l'âme toujours agissante et. presque inconnue de ce grand corps; voilà quelles sont, en général, les fonctions du Magistrat de la Police. »  
Si les circonstances, au début, étaient moins favorables. Lépine n'en eut que plus de mérite. Avant son arrivée fi la Préfecture, la Police inspirait peu ,de sympathie aux Parisiens; des antécédents regrettables, dont le souvenir n'était pas oublié, lui valaient, sinon le discrédit, du moins la suspicion du public.  
Après trois quarts de siècle, l'ombre de Fouché planait encore sur la haute administration de la police; accoutumé à utiliser, sans mesure, la puissance placée entre ses mains, plutôt occupé d'imaginer ou de susciter des complots factices, que d'en découvrir de véritables, le duc d'Otrante était méprisé de ceux-là mêmes qui se servaient de lui. En trahissant successivement tous les régimes, il avait élevé à la hauteur d'un principe cette absence de scrupules qu'après lui on arrivera presque à considérer comme une nécessité de l'emploi.  
Cette impression fâcheuse, Louis Lépine eut à cœur de la dissiper. Il ne mit pas longtemps à se faire reconnaître comme un grand serviteur du pays, uniquement soucieux des intérêts dont il avait la charge. S'élevant au-dessus des querelles de personnes ou de partis, il exerça, vingt ans durant, les fonctions les plus délicates, sans qu'on pût le soupçonner d'abuser du pouvoir discrétionnaire dont il était investi.  
S'il réussit, c'est que, précisément, il possédait les qualités contradictoires que doit réunir un bon Préfet de Police: c'est qu'il avait le coup d'œil d'un stratège et la finesse d'un diplomate; c'est qu'il était à la fois audacieux et prudent, énergique et humain; c'est que rien ni personne ne pouvait l'entraîner hors du droit chemin où sa conscience l'avait engagé. Il avait, de sa fonction, la conception la plus élevée. Pour lui, le Préfet de Police ne devait pas être un politicien prêt à se charger de toutes les besognes, mais un homme dont la haute mission était de maintenir l'ordre dans la cité, de permettre au Gouvernement d'accomplir sa tâche, à l'abri des mouvements populaires.  
A peine entré en fonction, il étudie les mesures à prendre pour améliorer les divers services placés sous ses ordres. L'instruction professionnelle des jeunes gardiens, le renforcement des cadres, la réorganisation de la police des mœurs, sont l'objet de ses soins attentifs.  
Dès le premier jour, il s'attache à établir des relations cordiales entre les agents et la population. Les journaux incriminaient si violemment les brutalités policières, que Lépine avait beaucoup à faire pour changer les dispositions de la foule. Pour gagner la cause du gardien, il fallait le rendre prévenant, serviable, empressé à se mettre à la disposition de qui requérait ses services. « Ces braves gens, disait-il, je leur ai fait faire tous les métiers: croque-morts, accoucheurs, sauveteurs, pompiers, balayeurs, terrassiers,... et j'en oublie! » Il voulait qu'en cas d'accident, ils fussent en état de .prendre spontanément toutes les mesures urgentes en attendant que les gens de métier vinssent les relever. Il estimait que rien ne touche davantage le Parisien que de voir le sergent de ville convoyer , à la traversée des rues, la nourrice avec sa voiturette, l'aveugle, la femme du peuple portant son enfant. C'est le cœur .des Parisiens qu'il faut gagner d'abord si l'on veut obtenir leur respect.  
Lorsque Lépine mourut, M; Chiappe, un grand Préfet de Police, lui aussi, rendant hommage à sa mémoire, dans la séance du Conseil municipal du 28 novembre 1933, disait: «Si la Préfecture de Police peut se flatter d'avoir, aujourd'hui, une conscience corporative et le sentiment de sa dignité, c'est à Louis Lépine qu'elle le doit. Nous lui devons ce qu'il y a de meilleur chez nous et en nous. »  
Lépine n'attachait .pas une moindre importance à doter la police parisienne de cadres soigneusement formés. Il se montrait aussi strict envers ses collaborateurs les plus haut placés qu'envers les plus modestes subalternes, et il avait raison, car toute discipline a deux faces: celui qui commande n'a pas moins d'obligations que celui qui obéit. «Donner un ordre, disait Napoléon, c'est ne rien faire si l'on ne s'assure pas de son exécution. »  
Lui-même se réservait les besognes les plus difficiles. Jamais il n'hésitait à payer de sa personne. « Un Préfet de Police qu'on ne voit pas -écrit-il dans ses Souvenirs, -dont on ne connaît pas la physionomie par les caricatures des journaux, qu'on n'a pas coudoyé dans les rues, avec lequel on n'a pas échangé quelques propos, ce Préfet-Ià peut avoir toutes les qualités du monde; pour le Parisien, il lui en manquera toujours une: ce n'est pas son homme.»  
Il ne fallut pas longtemps aux Parisiens pour se familiariser avec la silhouette de ce petit homme vif et nerveux, au front bombé, au regard plein de feu, au visage maigre: qu'allongeait une barbiche de voltigeur sympathique. Doué d'une activité prodigieuse, il surgissait au moment opportun, tantôt pour empêcher un « chahut » d'étudiants de dégénérer en bagarre, tantôt pour enrayer une manifestation politique ou pour porter secours aux victimes d'une catastrophe. Dès qu'il apparaissait, aux jours d'émeute, devant ses agents à la forte carrure, qu'il dominait, menu et fragile, par la seule force de son autorité, des murmures s'élevaient, où déjà la colère se fondait en cette sympathie gouailleuse qui est la tendresse du titi parisien: «Regardez le père Lépine!..» La partie était à moitié gagnée, et nous touchons ici au secret de sa popularité, Lépine réussit à se concilier l'estime, puis l'affection des Parisiens -pourtant peu enclins à subir l'autorité, et celle de la police moins encore qu'une autre, -parce qu'il était tout près d'eux, par l'esprit. et par le cœur. Dans les veines de ce Lyonnais, coulait un peu du sang du moineau de Paris, de ce gavroche qui chante sous le plomb et rit devant la broche. 
 
Incapable d'une abdication, il ne l'était pas d'un acte d'indulgence ; il n'ignorait pas qu'il est parfois nécessaire de punir, mais qu'il est toujours meilleur de préserver . Comme Lyautey, il estimait qu'il faut montrer sa force pour n’avoir pas à s ' en servir. Il répugnait à l'action brutale. à la violence, qui n'est souvent qu'une preuve de faiblesse. La vie de ses concitoyens lui était sacrée: il ne croyait pas que, pour effacer le sang répandu, il suffit, de pleurer sur les victimes.  
Tout cela, les Parisiens eurent tôt fait de s'en rendre compte. Ils surent gré à leur Préfet de ne point se borner à faire la leçon aux agents placés sous son autorité, mais de leur donner l'exemple. Il n'y a pas de qualité plus française que l'amour ou le mépris du danger: ces deux mots opposés deviennent ici étrangement synonymes. Cette qualité, Louis Lépine la possédait au plus haut degré. On ne trouvait pas chez lui la crânerie, un peu théâtrale, qui s'ajoute parfois à la bravoure, ainsi qu'un panache au feutre d'un mousquetaire, mais une vaillance exempte de toute ostentation, une bonhomie goguenarde qu'il conserva toujours aux heures les plus tragiques et qui n ' est ni moins belle ni moins émouvante.  
Son premier acte de Préfet avait été de faire rentrer dans l'ordre des étudiants exaltés. On le vit un jour monter le boulevard Saint-Michel à la tête d'une troupe de jeunes gens, qui l'accompagnaient en chantant gaiement. C'étaient des étudiants fourvoyés sur la rive droite, dans des bagarres qui menaçaient de tourner mal. Lépine était venu les engager à rentrer au « quartier ». Comme il leur en montrait le chemin, il avait été suivi avec enthousiasme.  
Au cours des quatre années qui suivent, il a de nombreuses occasions de payer de sa personne. Si bien qu'en 1897, Méline, alors Président du Conseil, propose à Louis Lépine, dont il a pu apprécier les qualités, le Gouvernement général de l'Algérie. Lépine accepte, mais ne tarde pas à s'apercevoir que ces nouvelles attributions ne lui conviennent qu'à demi. Les difficultés de ce poste ne ressemblent pas à celles qu'il a coutume d'affronter si allègrement. Sa forte personnalité ne peut se plier aux compromissions que nécessite cette période troublée. Bientôt, il résigne ses fonctions et rentre sans regret dans la vie privée. Pas pour longtemps, heureusement…En 1898, il entre au Conseil d'État.  
A la suite de la fameuse bagarre du Champ de Courses d'Auteuil, en 1899, le Président Émile Loubet avait chargé Waldeck-Rousseau de former le ministère, et Waldeck- Rousseau avait accepté, à condition que Lépine redevint Préfet de Police. Voici donc notre confrère de retour à la Préfecture, où il restera jusqu'en 1912, date de sa retraite.  
Lors de son premier séjour au Quai des Orfèvres, il avait déjà montré ses talents d'organisateur; il va se donner pour tâche .de reprendre son œuvre et de la mener à bien.  
Par ses rapports assidus et familiers avec les agents de la Préfecture: fonctionnaires, gardiens de la paix et sapeurs- pompiers, il exerce sur tous une action personnelle. Il s'impose à eux, il acquiert le prestige du chef qui commande et qui guide. Et toujours il est sur le terrain. Il paye de sa personne; le péril lui plaît comme la responsabilité. Le chef!... c'est celui qui prend l'inquiétude à son compte.  
Les épisodes dramatiques auxquels il fût, de la sorte, amené à prendre part, sont encore dans toutes les mémoires. Chaque fois qu'un incendie grave éclatait, Lépine était là. Il pensait, non sans raison, que la rapidité des secours était le meilleur moyen de combattre l'incendie. Aussi a-t-il doté la Ville de Paris d'un matériel rapide et puissant, ainsi que d'avertisseurs installés sur la voie publique. Les résultats furent éloquents: alors qu'à son entrée en fonction, les statistiques enregistraient mille neuf cent quatre-vingt-deux sinistres par an, dont soixante qualifiés de « grands feux », vingt ans après, à son départ, on n'en comptait plus que vingt, dont la moitié seulement présentait quelque importance.  
Après l'incendie, l'émeute... Un soir de 1909, l'annonce de l'exécution, en Espagne, du conspirateur catalan Ferrer, provoquait à Paris une effervescence qui fut particulièrement violente au carrefour de Villiers. Alors que Lépine haranguait la foule, surexcitée par des meneurs, deux furieux tirèrent sur lui, presque à bout portant. Une des balles lui ensanglanta le visage, tandis que l'autre atteignait un agent placé derrière lui. « Ce sont les risques du métier », répondit-il à ceux qui s'empressaient.  
 
Deux ans plus tard, les « bandits tragiques », qu'on appelait alors la « bande à Bonnot » , terrorisaient la région parisienne. Les arrêter semblait d'autant moins facile qu'ils étaient largement approvisionnés en armes, en munitions. On ne pouvait donc songer à une attaque directe. Lépine ne s'embarrasse pas pour si peu. Il encercle d'abord les bandits dans leur refuge de Villeneuve-Saint-Georges, puis utilise un char de paille -nouveau cheval de Troie - qu'il fait approcher à reculons, jusqu'à ce que les agents, protégés par ce bouclier, puissent avoir raison des bandits. Mais s'il ne veut pas exposer ses hommes inutilement, il ne craint pas de s'exposer lui-même. Il faut lire dans ses Souvenirs le récit de cette journée tragique.
 
Héroïsme, simplicité, conscience, Louis Lépine tient dans ces trois mots .  
A la bravoure physique, il joignait la vaillance morale, -plus rare peut-être que l'autre. Tout jeune, en 1870, il avait été courageux devant l'ennemi; il le fut au même degré devant la défaveur des grands. Lorsque Clemenceau devint ministre de l'Intérieur, en 1906, dans le Cabinet Sarrien, Lépine put croire sa disgrâce proche. Du point de vue politique, les deux hommes étaient aux antipodes : depuis vingt ans, Clemenceau s'était fait un jeu de démolir tous les ministères; c'est ainsi qu'il avait « tombé » Jules Ferry, chez lequel, le soir de Lang-Son, Lépine était allé manifester sa sympathie.  
Or, le Tigre était rancunier... ce fut son moindre défaut, et ses clients révolutionnaires lui montaient la tête contre Lépine, leur bête noire. On devine que le premier contact du Ministre et du Préfet fut plutôt froid. Six mois après, ils étaient les meilleurs amis du monde. C'est qu'un sentiment également sincère, également aident chez l'un et l'autre, les avait rapprochés: l'amour du pays. A sa grande surprise, Lépine avait reconnu: chez ce terrible polémiste, un homme de gouvernement; et Clemenceau qui, dans l'opposition, s'était fait de la police une idée fantaisiste et quelque peu romanesque, avait compris qu'elle pouvait jouer, dans l'État, un rôle aussi nécessaire que légitime, celui de le garantir contre les écarts de la démocratie. Quand il s'en fut bien persuadé, avec cette logique impétueuse qui ne s'arrêtait pas à mi-chemin, il .donna sa confiance à Lépine et, voulant faire amende honorable à cette police qu'il avait si longtemps méprisée, il proclama, dans le langage familier qu'il affectionnait : « Je suis le premier flic de France! » Et le jour où, à la Chambre, il fut amené à parler des préventions qu'il avait longtemps nourries contre Lépine (il aurait pu ajouter , car Lépine ne le lui avait pas caché, qu'elles avaient été réciproques), il conclut en ces termes: « C'est un homme brave et un brave homme. »  
Mais avant d'en arriver à ce degré de cordialité, les rapports des deux hommes avaient été tendus. « Un jour', -c'est Lépine qui parle -Clemenceau crut intéressant d'aller perquisitionner à la Nonciature apostolique, et voulut me-charger d'opérer, en vertu de l'article 10. Peut- être se défiait-il du Parquet. Je refusai. Clemenceau était vif d 'humeur. « Vous n'êtes pas policier pour, deux sous I » , me dit-il. Je ne protestai pas, c'était vrai. Il se calma. Longtemps après, il me rappelait cette scène lorsque, à propos d'un de ses subordonnés avec lequel je le savais en froid, je lui en demandais la raison. « Ce n'est. pas un homme, me répondit-il, il ne sait pas dire non !»
 
J'ai essayé de vous montrer Louis Lépine dans l'exercice quotidien de son rude et beau métier. On a dit de lui qu'il était le Préfet de la rue, et il se montrait fier de cet éloge ; mais ce serait injuste de réduire son rôle à cette seule fonction. Il fut encore l'un des membres les plus assidus du Conseil d 'hygiène, où il siégeait à côté de Pasteur ; il présida, avec une grande autorité, la Commission des théâtres; il favorisa le développement du Laboratoire municipal. Enfin, il occupa une place importante dans les Conseils du Gouvernement. Mais si étendues que fussent ses fonctions, elles ne parvenaient pas à épuiser l'activité de cet homme étonnant. Il trouvait encore le temps de fréquenter les salons en vue, les milieux artistiques et littéraires, dont il savait apprécier l'intérêt.  
Jusqu'à son dernier jour, il conserva cet amour de la vie, cette curiosité passionnée, cette jeunesse .d'esprit et de cœur que ni le travail, ni l'âge, ni les épreuves, n'étaient parvenus à émousser. Au milieu de ses occupations multiples, il se sentit toujours attiré vers les petites gens, les artisans, les ouvriers, dont il appréciait les qualités solides, trop souvent méconnues. Il aimait leur âme simple et généreuse, "où tant de mauvais bergers" s'efforcent d'infuser le poison de la haine. Ennemi décidé d'un collectivisme qui, sous une apparence séduisante, ne peut aboutir qu'à l'étouffement de toute liberté, Lépine était, en revanche, partisan des réformes compatibles avec les exigences du réel.  
Durant les vingt années qu'il a passées à la Préfecture de Police, Lépine ne négligea rien pour améliorer le sort des malheureux. Il avait créé un bureau spécial chargé de rechercher toutes les infortunes dignes d'être secourues. Les commerçants de détail, si cruellement obsédés, aujourd'hui, par le spectre de la faillite, furent toujours l'objet de sa sollicitude. Une industrie l'intéressait particulièrement :celle des fabricants de jouets, et des petits inventeurs. Comment faire un tri entre tant d'idées, discerner ce qu'il y a de neuf, d'ingénieux, récompenser le mérite ? Une société fut créée, à laquelle le Concours Lépine fournit ses ressources; le premier date de 1901 ;depuis lors, il s'est renouvelé tous les ans. -Souhaitons que, longtemps encore, ce Concours Lépine évoque la bonté active et intelligente de son fondateur.  
 
 
 
 
Les pouvoirs publics -et c'était justice -n'avaient pas ménagé à Lépine les témoignages de leur gratitude : Grand-Croix de la Légion d 'honneur , membre du Conseil de l'Ordre, il s'était vu décerner, en 1912, la médaille d'or de la Ville de Paris, et lorsqu'il abandonna ses fonctions de Préfet pour prendre une retraite bien gagnée, le Conseil municipal, dans sa séance du 19 mars 1913, lui rendit, à l'unanimité, le plus touchant, le plus fervent des hommages .  
A ces hautes récompenses, Messieurs, vous avez voulu ajouter votre suffrage. En 1912, à la mort de Léon Lefébure, vous appeliez Louis Lépine à siéger parmi vous. Il s'en montra ému, surpris: « On peut m'en croire, disait-il, je n'avais jamais songé à l'Institut. C'est en 1910, lors des inondations, que l'Académie des Sciences morales -et politiques eut l'idée de m'attribuer le Prix Audiffred (actes de dévouement) , et ce fut le prétexte que prirent des gens bien intentionnés pour m'ouvrir les portes de la Maison. Si le public en fut étonné, je le fus encore bien plus que lui. A part des allocutions, des discours sans prétention littéraire et un traité sur une matière spéciale, je n'avais jamais rien publié. »  
Il laisse des rapports sur les prix décernés par l'Académie. Tous sont relatifs à des œuvres sociales, et nous y retrouvons les sentiments qui l'ont sans cesse dominé: l'amour de ses semblables et la plus chaleureuse, la plus agissante sympathie pour ceux qui se dévouent au soulagement des misères, à l'élévation sociale des moins fortunés.  
Nous lui devons également une importante contribution à l'étude de la Réforme administrative. Il intervint dans le débat que cette question a provoqué à l'Académie, en y apportant la féconde expérience que lui avaient donnée ses trente-six années de vie active. C'est avec netteté, sans aucun esprit de parti, qu'il exposa ses idées, notamment sur la suppression éventuelle des sous-préfets, la déconcentration, la décentralisation, la substitution de la région au département. Habitué à manier les foules et les hommes, il recherchait avant tout le meilleur moyen d'utiliser les compétences, à tous les degrés de la hiérarchie, dans un esprit d'étroite collaboration. Il insista sur la nécessité de ne procéder aux réformes qu'en ménageant des transitions et en donnant aux intéressés le temps de les bien comprendre.  
Il n ' aura donc rien manqué à Louis Lépine pour prendre place dans la lignée de ces grands serviteurs de I'Etat que nous retrouvons à chaque période de notre Histoire, et pour incarner le type même de l'honnête homme au sens où l'on entendait ces mots du temps de Molière, comme au sens rigoureux que nous leur donnons aujourd'hui.  
Je veux rappeler, en terminant, que ce qui l'a nettement caractérisé, c'est sa répugnance pour tous les procédés clandestins de surveillance et d'investigation. Il n'était pas fait pour la police secrète; aussi n'a-t-il pas compris ni exercé ses fonctions à la façon de ces virtuoses de l'intrigue policière, auxquels, d'ailleurs, il ne se réfère à aucun moment dans ses Souvenirs, comme s'il avait voulu marquer, par ce silence, que leur besogne n'avait jamais été la sienne. Lorsqu'il parle de certains de ses prédécesseurs qui, les premiers, ont organisé cette police secrète, c'est pour regretter qu'ils aient fait une si large part à la police politique « qui fait toujours tort à l'autre ».  
Combien à Sartines il préfère La Reynie qui se cantonna dans son rôle et consacra tous ses efforts à l'assainissement de Paris.  
Il faut cependant bien le reconnaître: nombreux sont les Lieutenants de Police qui -soit par goût naturel, soit par l'effet de circonstances -n'ont pas renoncé à avoir sous la main un réseau d'indicateurs. Leur tâche en fut-elle facilitée, leur stabilité accrue ? Lépine ne semble pas le croire: il avait une conception toute différente de son rôle, il voulait faire de la Préfecture « une Maison de verre » ;l'honnêteté, la conscience, la franchise, étaient pour lui les vertus fondamentales de la Police.  
En m'attardant à certaines pages de ces curieux Souvenirs, je ne pouvais m'empêcher de songer qu'ici même, au sein de notre Compagnie, le 3 mars 1838, le prince .de Talleyrand, prononçant l'éloge de Reinhard, ne craignit pas d'affirmer solennellement que la condition la plus indispensable de la diplomatie était la bonne foi. Et il articula ces derniers mots avec une précision hautaine, comme si, au cours de sa longue carrière, il n'eût jamais connu ni pratiqué d'autre méthode.  
Louis Lépine était plus sincère dans sa conception idéale de la police. Le sentiment du devoir et l'amour du bien public furent le mobile unique, je dirai même, le dogme impératif de sa vie entière. Toute sa carrière ne s'exprime t-elle pas dans la vieille devise des anciens Lieutenants de Police: «Vigilat ut quiescant » .  
Pour ceux qui l'ont connu, pour nous particulièrement, Messieurs. toute sa vie est une grande leçon de travail et de désintéressement, de courage et d 'honneur, de patriotisme et de vertu. 
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